Anni et Joseph Albers au MAM

Deux nouvelles salles pour découvrir l’enseignement expérimental des années 1920

MUSEE D’ART MODERNE DE PARIS, A PARTIR DU 16 SEPTEMBRE 2022

Après la grande exposition qui s’était tenue l’année dernière au Musée d’Art Moderne (« L’Art et la vie »), la donation Anni et Joseph Albers fait entrer ce couple emblématique du Bauhaus dans les collections permanentes du musée : une occasion pour (re)découvrir les œuvres de ces pionniers du design et de l’abstraction. Exposés à partir du 16 septembre 2022 dans deux salles du MAM, ces peintures, textiles, lithographies et photographies nous replongent dans l’esprit de deux écoles expérimentales : celle du Bauhaus, où se sont rencontrés Anni et Joseph, et celle de Black Mountain en Caroline du Nord, où ils ont enseigné après avoir fui l’Allemagne nazie.

Joseph Albers enseignant
Joseph Albers enseignant

 

La grande richesse de ces nouvelles salles vient probablement de la double vocation d’enseignants-professeurs des deux artistes qui y sont exposés.

En effet, des images d’archives diffusées au cours de la visite font revivre l’esprit de l’enseignement d’avant-garde des années 1920, et nous permettent de découvrir la personnalité atypique de ces artistes, au-delà de la confrontation directe à leurs travaux. On découvre en Joseph tantôt un professeur agité, balbutiant dans un anglais imparfait, formant des figures géométrique avec ses doigts afin d’apprendre à ses élèves à « ouvrir l’œil », tantôt un artiste maniaque de la couleur à la recherche de la nuance parfaite de vert pour un de ses Hommages au Carré. Le témoignage d’Anni, d’autre part, est celui d’une artiste fascinante et fascinée. Fascinante par son parcours : alors qu’au Bauhaus, les femmes étaient orientées vers le tissage tandis que les hommes avaient accès à des filières mieux considérées, elle a su tirer parti de ce genre apparemment mineur et a contribué à sa reconnaissance en tant qu’art à part entière, et non plus seulement artisanat. Fascinée en ce qu’elle semble porter sur le monde le regard admiratif d’un enfant : elle se prend d’admiration pour un mur inca, pour un tableau de son mari.

Celle qui s’était lancée dans l’art après avoir découvert le fond noir d’un tableau de Lucas Cranach nous fait voir le monde avec des yeux neufs.
  Homage to the square, n.d Huile sur Masonite
  Homage to the square, n.d Huile sur Masonite

 

 

 Wall Hanging, 1925 / 2021Coton, soie et acétate / Facsimilé réalisé par Katharina Jebsen d'après le Wallhanging réalisé par Anni Albers en 1925
Wall Hanging, 1925 / 2021Coton, soie et acétate / Facsimilé réalisé par Katharina Jebsen d’après le Wallhanging réalisé par Anni Albers en 1925

La couleur se sent comme une émotion et la matière se touche avec les yeux.

Ainsi ces deux artistes invitent-ils, chacun à leur manière, le visiteur à ouvrir son regard, et la collection présentée n’est autre qu’un exercice de mise en pratique de cet enseignement : selon une approche synesthésique de l’art caractéristique du Bauhaus, la couleur se sent comme une émotion et la matière se touche avec les yeux. Les deux Hommages au carré, qui relèvent apparemment d’une composition purement formelle, sont ainsi à envisager à la fois comme le manifeste de l’auteur de Interactions of colors, et comme le témoignage mystique d’un artiste qui disait voir le cosmos dans un bleu profond. Ces deux salles mettent le regardeur au cœur d’un double dialogue : entre Anni et Joseph d’une part, dont les œuvres se répondent tant ils s’inspirent mutuellement, et entre les matériaux d’autre part (les lithographies d’Anni représentent des fils de tissage et ses productions textiles ont l’ambition des grandes peintures). Plus encore, bien que ces productions soient non figuratives, la représentation humaine n’en est pas absente mais se place à un autre niveau de sens : la couleur, à la fois indépendante et dépendante des autres couleurs l’entourant, est une analogie de l’homme qui se définit à la fois dans son individualité et dans son rapport à autrui. C’est en ce sens que Joseph affirme que l’ « art est parallèle à la vie ». Si de prime abord ces compositions peuvent donc paraître relever d’une esthétique hiératique, on peut en fait y voir des œuvres habitées, pour peu que l’on laisse son regard se convertir.

capucine osty

Étudiante en Histoire de l'art à l'Ecole du Louvre et habitant Paris, vous me trouverez fatalement dans les couloirs des musées. Je vous partage ici mes impressions sur les nouvelles expositions.

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