Exposition : “l’Empire des sens” au Musée Cognacq-Jay.

Le musée Cognacq-Jay, musée méconnu de la ville de Paris, situé dans le 3ème arrondissement, propose une exposition intitulée “L’empire des sens”. Spécialisé dans les antiquités du XVIIIème siècle, le musée nous immerge dans la peinture amoureuse et frivole de ce siècle si controversé, entre esprit des lumières et libertinage.

Un titre évocateur : Le titre de l’exposition, « l’empire des sens » du Musée Cognacq-Jay

Le titre de l’exposition, « l’empire des sens », n’est pas sans rappeler celui de « l’empire des roses », exposition organisée par le Musée du Louvre Lens en 2018 sur l’art persan du XVIIIème siècle.

Évocatrice, cette expression donne le ton de l’exposition : elle nous invite à voir la peinture du XVIIIème siècle sous un prisme bien particulier, celui de l’amour sous toutes ses formes.

En effet, le XVIIIème siècle est placé sous le signe de l’avènement des sens, et les peintures présentes dans l’exposition ne manquent pas de nous le rappeler : le toucher des drapés, la chaleur des corps, les couleurs douces des boudoirs… ces synesthésies jalonnent les tableaux et chatoient notre imagination.

Autant d’éléments qui confèrent au siècle des Lumières une place particulière dans notre imaginaire collectif.

Pourquoi une telle fascination pour le XVIIIème siècle ?

Le XVIIIème siècle est habituellement vu en classe à travers le prisme du « siècle des Lumières ». En effet, de nombreux textes philosophiques ou littéraires fameux tels que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, ou encore Candide de Voltaire, ont marqué notre imaginaire commun. Sans compter notre fête nationale, ainsi que la révolution française, dont nous sommes prétendument les héritiers politiques.

Par ailleurs, au-delà de l’aura philosophique et intellectuelle dont nous, français, aimons-nous targuer d’être les héritiers, il est une facette du XVIIIème qui ne cesse d’être esthétisée : si cette période voit fleurir les grandes idées philosophiques, elle est aussi celle d’une libération fondamentale des mœurs. Le libertinage et les jeux amoureux plus décomplexés prennent leur essor: liberté dans les idées, mais aussi, dans les pratiques sexuelles.

Des Liaisons Dangereuses au Marquis de Sade, en passant par la mythique Marie Antoinette, comment ne pas être attiré, sinon envoûté, par cet univers et l’art de vivre si caractéristique du XVIIIème siècle ? Preuve en est, Ernest Cognacq, était un réputé amateur et collectionneur d’art de cette période.  De fait, l’art du libertinage, ses pratiques vestimentaires et ses codes si particuliers sont ainsi au cœur des préoccupations artistiques, et notamment dans l’œuvre de François Boucher.

 Une exposition en l’honneur de François Boucher :

Artiste emblématique du XVIIIème siècle, tant pour ses peintures que pour ses chinoiseries ornant la porcelaine de Sèvres, François Boucher s’impose, quelque soit le domaine, comme un personnage incontournable du siècle des Lumières.

C’est justement à l’occasion du 250ème l’anniversaire de sa mort que le Musée Cognacq Jay a organisé l’exposition « l’Empire des sens ». Car si Boucher reste aujourd’hui un artiste talentueux, dont l’œuvre est gravée dans les mémoires, sa réputation dans le Paris du XVIIIème siècle le précède :  le philosophe et critique d’art Denis Diderot ne l’appréciait guère, lui reprochant sa frivolité.

« Que voulez-vous que cet artiste jette sur sa toile ? Ce qu’il a dans l’imagination. Et que peut avoir dans l’imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage ? » (Diderot, Salon de 1765)

De plus, en fidèle représentant du courant rococo, Boucher en maîtrise tous les aspects et les facettes : drapés volumineux, couleurs fraîches et acidulées… et évidemment, la sublimation du langage amoureux et de ses codes. Ainsi, c’est cet héritage que le Musée Cognacq Jay a décidé de mettre en avant, nous immergeant « à travers la naissance du désir jusqu’à l’assouvissement des passions ».

Un langage à décoder…

Le célèbre peintre s’est fait notamment fait connaitre par ses Odalisques et ses Vénus aux courbes suggestives et charmeuses. C’est là que naît le désir (et le début de l’exposition !) : un fessier révélé, une nuque dégagée, un menton soulevé…et tous les sens entrent en éveil.

François Boucher (1703-1770), Femme allongée vue de dos dit Le Sommeil, vers 1740, pierre noire, sanguine et craie sur papier brun, Paris, Beaux-Arts © Beaux-arts de Paris
François Boucher (1703-1770), Femme allongée vue de dos dit Le Sommeil, vers 1740, pierre noire, sanguine et craie sur papier brun, Paris, Beaux-Arts © Beaux-arts de Paris

La scénographie est cohérente, et nous transporte à travers peinture et iconographie. Le chemin parmi l’amour et ses représentations est en effet tortueux : l’objet du désir nous est dans un premier temps montré à travers la sublimation du corps de la femme, tandis que se sont les amours des dieux, figures d’inspiration sans cesse renouvelées pour les peintres, qui nous sont dévoilés.

Puis viennent des thèmes un peu plus personnels à Boucher, à savoir le rapport au modèle ainsi que la conception de son œuvre majeure : l’Odalisque Brune. Un nu particulièrement vif, à la composition tranchée, et auquel la suite de l’exposition fait honneur.

François Boucher (1703-1770), L’Odalisque brune, 1745, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMN-Grand Palais (musée du Louvre)
François Boucher (1703-1770), L’Odalisque brune, 1745, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMN-Grand Palais (musée du Louvre)

Un parcours d’exposition envoûtant : 

Nous embarquons désormais non pas sur l’île de Cythère, mais au cœur des plaisirs charnels.

Fait surprenant : l’assouvissement du désir, qu’il s’exprime par la caresse, le baiser ou l’acte sexuel, demeure particulièrement rare dans la peinture du siècle des Lumières.  

Seuls les riches aristocrates pouvaient se permettre de posséder ces œuvres d’exception, et l’une d’entre elles est présente dans l’exposition : François Boucher (1703-1770), Hercule et Omphale. Observez l’habileté avec laquelle Boucher parvient à mettre toute la lumière de ces chairs entrelacées avec nuance et subtilité, dans une palette incandescente. Et ce baiser !  À pleine bouche !

Pour autant, aucune partie honteuse n’est jamais dévoilée. C’est peut-être là aussi que réside notre fascination pour l’art du XVIIIème : pour traduire la frénésie des sens et l’acmé du plaisir, c’est tout un langage, plein de codes subtils qui se met en place :

François Boucher (1703-1770), Hercule et Omphale, vers 1732-1735, huile sur toile, Moscou, Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine © The Pushkin State Museum of Fine Arts
François Boucher (1703-1770), Hercule et Omphale, vers 1732-1735, huile sur toile, Moscou, Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine © The Pushkin State Museum of Fine Arts

Ainsi, les tissus froissés symbolisent frénésie des sens et entrelacement des corps. La cruche cassée qui apparaît ensuite ? la perte de virginité. Accompagnée des traces et des griffures que Greuze met subtilement en scène, c’est là une autre facette de ce qui est prétendument appelé « amour », même s’il n’en est rien : le viol.

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), Esquisse pour La Cruche cassée, 1772, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMNGrand Palais (musée du Louvre)
Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), Esquisse pour La Cruche cassée, 1772, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMNGrand Palais (musée du Louvre)

L’exposition joue avec ces codes de représentation jusqu’à dépasser l’indicible, et arriver à son apogée avec, pour conclure en beauté, « Une riche sélection de plus de soixante curiosa – estampes, miniatures, peintures, sculptures, boîtes à secrets et autres objets à caractère pornographique », dont je vous laisse juger par vous-même :

Anonyme, Album des mœurs et costumes des XVIIIe et XIXe siècles, recueil factice de 44 gravures originales à l’eau-forte, à l’aquatinte et à la manière noire, rehaussées à la gouache et à l’aquarelle, collection Mony Vibescu
Anonyme, Album des mœurs et costumes des XVIIIe et XIXe siècles, recueil factice de 44 gravures originales à l’eau-forte, à l’aquatinte et à la manière noire, rehaussées à la gouache et à l’aquarelle, collection Mony Vibescu

Actuellement fermé en raison des restrictions sanitaires (vous vous en doutiez), la tenue de cette exposition  en présentiel reste hypothétique. J’espère avoir pu vous la faire découvrir, ne serait-ce qu’un peu, ou avoir attisé votre curiosité ! 

Pour en savoir plus sur “l’Empire des sens” au Musée Cognacq-Jay, RDV sur le site du Musée Cognacq-Jay : 

Author

« Éternelle indécise, il me fut impossible de choisir d’évoquer une des 1000 passions qui composent mon quotidien. En revanche, si vous aimez mêler art et politique, en apprendre plus sur le XVIIIEME siècle, ou regarder des films de John Carpenter, alors n’hésitez pas à aller jeter un coup d’œil à mes articles ! »

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