Patrimoines en restauration : entretien avec Nolwenn Bureller-Louvet, étudiante en restauration d’oeuvres métalliques.

La restauration du patrimoine et sa pratique sont bien souvent fantasmés, ou méconnus. Pour mettre en avant ce formidable métier, maillon essentiel au bon fonctionnement de nos musées, Parisienneries continue sa série d’interviews pour donner de la lumière aux restaurateurs du patrimoine. Après Blandine Dadillon, qui nous a montré les coulisses de la restauration de textiles, la parole est à Nolwenn Bureller-Louvet, étudiante en restauration d’oeuvres métalliques. 

Présente-toi ! 

Je m’appelle Nolwenn Bureller-Louvet, étudiante en 4ème année à l’INP (Institut National du Patrimoine) en conservation-restauration du patrimoine, plus précisément en spécialité arts du feu-métal (il est de coutume de distinguer la filière métal de la filière céramique et verre, toutes deux réunies sous le terme « arts du feu »). Avant l’INP, j’ai passé un baccalauréat scientifique, et ensuite, connaissant la filière préparant les concours d’accès aux écoles de restauration (entre l’Ecole du Louvre et Nanterre), je suis allée en licence histoire de l’art. A l’issue de ma première tentative, j’ai été admise à l’Institut National du Patrimoine. 

Nolwenn en intervention sur l’armure moghole du Musée de l’Armée.

Est-ce une vocation que tu portais en toi depuis longtemps ? 

Oui, j’ai découvert ce métier lors de mon année de troisième. Plus précisément, j’avais effectué mon stage obligatoire au sein des archives départementales de l’Oise. C’est comme ça que j’ai découvert les métiers d’archiviste, bibliothécaire, médiateur, des métiers que j’ignorais totalement. Parmi eux se trouvait un restaurateur d’arts graphiques. C’est ce métier ainsi que celui de médiateur qui m’ont le plus marquée, notamment par le côté transmission. 

La restauration m’a particulièrement parlée car c’est un métier à la fois manuel, centré sur l’histoire de l’art, les sciences, les matériaux… ça m’avait l’air très complet comme formation. Je me suis donc renseignée un peu plus, et j’ai ainsi découvert l’INP. J’ai fait les portes ouvertes en seconde, et… j’y ai passé toute la journée, le temps de voir tous les ateliers (au nombre de 7 !). 

Ma première surprise fut de constater que le concours ne préparait qu’à une seule spécialité, on ne se spécialise pas au fur et à mesure ! Tout avait l’air tellement interessant que j’ai tout de suite réfléchi plus précisément à la spécialité qui me conviendrait. 

A l’issue des portes ouvertes, pourquoi avoir finalement choisi la section métal ? 

Je me suis finalement décidée au feeling : « qu’est ce je sens le mieux ? » le métal m’est venu tout de suite, ce fut logique, petite, je m’imaginais volontiers forgeronne. En y réfléchissant, c’était vraiment le type d’objet qui me parlait le plus, pour plusieurs raisons. D’abord, le métal est utilisé dans toutes les civilisations, dans toutes les époques. C’est donc très vaste, et ça me permettait, en grande curieuse, de garder un horizon large sur toutes les époques et les cultures. 

Ci-dessous, un aperçu des objets pouvant être traités au sein de la spécialité arts du feu, métal (de gauche à droite : un tampon-encreur, un scaphandre, une fibule archéologique (sorte de broche)). 

De même, le profil d’objets fut déterminant : on trouve autant de l’orfèvrerie, des bijoux, des objets du quotidien (couverts, objets d’industrie, outils scientifiques), des armures (cette pratique me plaisait particulièrement). Le métal ouvre vers beaucoup d’autres techniques et matériaux. 

Aussi, avec le recul, je me rends compte que l’aspect oxydé du métal me plait particulièrement. Parfois, je regrette même de devoir supprimer la corrosion du métal, c’est tellement beau !

Un exemple d’oxydation du métal.

Parlons maintenant du cursus : un stage est obligatoire au cours des études. Tu en as fait un au Musée de l’armée et chez un restaurateur indépendant, qu’en as tu retiré au niveau de tes pratiques de restauration, et qu’as tu préféré ?

Les conditions de travail et pratiques de restauration dépendent beaucoup du modèle économique de la structure : au musée, par exemple, les restaurateurs ont plus de temps à consacrer aux oeuvres dont ils sont chargés, là ou les restaurateurs indépendants sont un peu plus contraints par les appels d’offres. Ce rythme plus soutenu chez les indépendants m’a plu, c’était très dynamique et j’étais assez autonome sur mes interventions, ce qui, à coup sur, m’a fait gagner en assurance. En outre, dans l’atelier indépendant au sein duquel j’ai effectué mon stage, des scientifiques étaient présents, ce qui apportait une vraie profondeur aux interventions menées. 

Mais j’ai aussi beaucoup apprécié le travail sur de véritables pièces de musée (notamment les armures, on ne se refait pas…), et au final, le travail au musée m’a conféré une autonomie différente, dans la mesure où j’ai travaillé sur des objets que je suivais de A à Z. Il y a aussi l’aspect documentaire et historique :  le travail en institution rend plus facile cette partie du métier. 

Comment décrirais-tu le travail de restauration sur des oeuvres métalliques ? Quelles en sont les spécificités ? 

Le principal problème auquel il faut faire face est la corrosion. De quoi s’agit-il ? Cela peut sembler étrange mais les métaux, dans leur état naturel, ne se trouvent pas à l’état métallique. Le fer ne se trouve pas à l’état métal par exemple. On le trouve à l’état minéral. Les hommes, en l’observant, le transforment en un métal grâce à une réaction de réduction. Ainsi, on met le matériau dans un état dans lequel il n’est pas stable naturellement. Or, en forçant cette réaction chimique, le matériau veut retourner dans son état naturel : c’est à dire son état minéral (c’est comme s’il voulait redevenir caillou). 

L’autre problème est la question de la surface d’origine. La surface d’origine est la surface de l’objet au moment ou il a été abandonné, enfoui. Ainsi, quand on restaure un objet archéologique, on enlève la corrosion qui est venue s’accumuler au dessus de la surface d’origine. Ainsi, on est en mesure de lire l’histoire de l’objet, ses traces, sa fabrication… 

Ainsi, cela se manifeste en intervention par la compréhension de la corrosion, et beaucoup de conservation préventive pour stabiliser l’environnement de l’objet (gestion de l’humidité relative, des polluants…), afin de limiter la corrosion au maximum. 

Pour ce qui est des objets d’orfèvrerie ou composites, on essaie de les démonter au maximum pour les traiter séparément. En les remontant, on va parfois mettre des interfaces (séparations) pour limiter les interactions entre les différents matériaux. Tout dépend du cas de figure : pour les émaux par exemple, ces derniers ne peuvent pas être démontés, car l’émail est comme soudé au métal. 

En revanche, pour les objets mêlant organique et inorganique les réactions chimiques à l’environnement seront bien plus aléatoires. Par exemple, le plomb réagit beaucoup aux acides organiques, or c’est une substance que le bois produit énormément. Cela posait problème car pendant très longtemps les médailles en plomb étaient conservées dans des secrétaires en bois. 

Ces objets sont aussi de véritables casses-têtes vis-à-vis de la conservation préventive, comme mentionné plus haut. Les objets composites demandent nécessairement de faire des compromis, car le métal et les matériaux organiques (bois, tissu) ne supportent pas les mêmes taux d’humidité. Souvent, on choisit d’adapter le taux d’humidité en fonction du matériau organique présent, et en parallèle, on protège et surveille régulièrement le métal. 

Ci-dessous, un exemple d’étude stratigraphique des couches métalliques sur une restauration de tige archéologique : 

Pratiques-tu une discipline artistique en rapport avec ta spécialité ? 

La pratique nous aide à comprendre les techniques employées pour réaliser les objets dont nous nous occupons. En cours, on a par exemple eu un programme de ciselage et martelage des métaux. Je pratique personnellement certaines de ces techniques à côté, (car il faut tout de même être manuel, pour faire de la restauration) tout comme certains de mes collègues, même si nous n’avons pas beaucoup de temps à côté pour créer nos propres objets. 

Exemples des réalisations de Nolwenn, dans le cadre de la scolarité à l’INP (copie des émaux du trésor de Conques), et papillon réalisé en émail cloisonné pour un cadre personnel. 

Quel est ton meilleur et ton pire souvenir de restauration ? 

C’est compliqué, car on finit par aimer tous les objets. Au fil de la pratique, on s’y attache. L’objet que j’ai préféré restaurer était un brassard du Musée de l’Armée. Les interventions, bien que simples (nettoyages, retouches, protection) m’ont parues passionnantes sur un tel objet. 

L’objet en lui même m’a séduite, mais il y avait aussi le côté composite avec le textile. C’était un objet très intriguant. Il s’agissait de brassards d’une armure moghole du XVIIIème s, fascinant notamment pour ses dorures typiques du monde Indo persan, nommées le « dewali »  Dans les arts de l’islam, les armures sont toujours travaillées de manière très poussée, même s’il ne s’agit pas d’objets d’apparat. Je vais d’ailleurs réaliser mon mémoire de fin d’études sur ce type d’objets, pour mon plus grand bonheur ! 

Ma plus grosse déception fut la restauration d’une plaque émaillée. Il s’agissait d’un émail peint sur cuivre du Louvre qui datait du début de la renaissance, qui correspondait aux premiers émaux peints de Limoges. 

Il fallait enlever la monture, et déplier les languettes qui soutenaient l’émail. Jusque ici tout se passait bien, mais quand il a fallu refaire les anciennes retouches, un problème s’est posé quant à la technique à utiliser. Après une longue réflexion sur quels produits utilisés, je me lance enfin… sauf que la résine que j’avais utilisée pour les comblements teintés a rendu bien trop brillant par rapport aux émaux, qui étaient mattes. J’ai donc essayé plusieurs retouches à l’acrylique (chose que je déteste faire, c’est la spécialité des peintures normalement !), mais l’effet restait très visible sur l’émail, pas discret du tout. C’est une intervention qui a demandé beaucoup de temps et d’énergie, pour un résultat que j’ai, au final, trouvé plus que moyen.

L’armure moghole et les brassards dans leur ensemble, avant et après intervention.
La restauration de la plaque d’émail de Limoges : les interventions sont notamment visibles dans le coin inférieur gauche.

Un grand merci à Nolwenn et Blandine pour leur participation à ces articles, et à bientôt peut-être, pour un nouvel article de la série Patrimoines en restauration. 

Pour aller plus loin : https://www.inp.fr/Formation-initiale-et-continue/Formation-des-restaurateurs

 

Ambre Delmas

« Éternelle indécise, il me fut impossible de choisir d’évoquer une des 1000 passions qui composent mon quotidien. En revanche, si vous aimez mêler art et politique, en apprendre plus sur le XVIIIEME siècle, ou regarder des films de John Carpenter, alors n’hésitez pas à aller jeter un coup d’œil à mes articles ! »

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