Berthe Morisot au musée d’Orsay, une approche poétique de la modernité

Berthe Morisot (1841-1895), exposition au musée d’Orsay, du 18 juin au 22 septembre 2019

 

Berthe Morisot, une impressionniste insuffisamment admirée ? Alors que le musée Marmottan-Monet avait amorcé la mise en lumière de son oeuvre par une première rétrospective en 2012, le musée d’Orsay offre jusqu’au 22 septembre un parcours thématique, occasion pour le visiteur de goûter à l’art vibrant de lumière et d’énergie de cette femme peintre. Les tableaux de Berthe Morisot, bien que dépeignant des sujets profondément ancrés dans son époque, invitent à retrouver l’émerveillement du regard devant la beauté du quotidien, beauté qui, elle, est intemporelle.

Cette exposition pourrait être résumée en un seul mot : féminine. Féminine, Berthe Morisot l’est d’abord par le choix de ses sujets : ses portraits de femmes seules ou en groupe, tenant un éventail ou attendant, plongées dans leurs pensées, donnent à voir tout le raffinement de la mode de cette fin de XIXe, privilégiant les corsets et les tournures pour façonner la silhouette. Pourtant, l’artiste n’entre pas dans une imitation servile du rendu des textiles, et se plaît, comme à son habitude, à dépeindre avant tout l’atmosphère pleine d’élégance et de noblesse qui se détache de cette mode. Le portrait Jeune Femme en toilette de bal par exemple (1879, musée d’Orsay) donne à voir non seulement la richesse de la robe du soir, mais suggère aussi, par le tourbillon rapide de la touche, l’atmosphère festive et enivrante de la réception.

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Figure de femme dit aussi Femme en noir (Avant le théâtre), 1875, Tokyo, The National Museum of Western Art

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Jeune Femme en toilette de bal, 1879, musée d’Orsay

Mais l’artiste exprime également toute sa sensibilité féminine en laissant transparaître dans ses oeuvres sa vision très personnelle et poétique du monde. Dans le tableau Femme et enfant au balcon (1871-1872, Tokyo, Bridgestone Museum of Art), une attention pleine de sensibilité se remarque dans le rendu de la relation mère-fille : l’artiste y représente sa soeur Yves Gobillard et sa fille Paule, devant un magnifique panorama, rapidement noté, du dôme des invalides et du Champ de Mars. Plus loin, l’exposition donne à voir combien Berthe Morisot prend aussi comme modèle son mari, Eugène Manet, frère du célèbre Edouard ; avec leur fille Julie, il est son modèle préféré, et de nombreux tableaux représentent avec beaucoup de tendresse des instants de complicité entre le père et la fille, que ce soit dans le jardin ou dans la véranda. La lumière, omniprésente et colorée, est alors le moyen subtil de suggérer ce bonheur familial. Voilà peut-être pourquoi la véranda devient peu à peu le lieu favori de l’artiste pour dépeindre ses modèles, permettant, dans une lumière zénithale propre à illuminer les cheveux de la petite Julie, de brouiller la frontière entre intérieur et extérieur, tout en gardant un aspect très chaleureux.

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Femme et enfant au balcon, 1871-1872, Tokyo, Bridgestone Museum of Art

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Monsieur Manet et sa fille, 1883, collection particulière

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La Lecture, 1888, Saint Pétersbourg (Florida), Museum of Fine Arts

 

Plus étonnamment, la salle suivante du musée d’Orsay fait découvrir combien Berthe Morisot s’est intéressée aux scènes de femmes à leur toilette. Ce sujet lui permet d’approfondir ses recherches sur les jeux de lumière, dans des camaïeux de blanc traités avec de subtiles nuances de rose, de vert, de bleuté, créant une symphonie très douce qui correspond bien à ce sujet intime. Comme Sorolla, Berthe Morisot exploite toutes les potentialités des tissus blancs inondés de lumière par transparence ; ainsi l’oeuvre La Psyché (1876, Madrid, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza) est-elle remarquable dans le traitement du rais de lumière qui, filtré par le rideau, vient caresser l’assise du canapé. Mais l’artiste renouvelle également ce sujet de toilette matinale par des cadrages surprenants. Par exemple le tableau Devant la psyché (1890, Martigny, Suisse, collection Fondation Pierre Gianadda) opère-t-il une savante mise en abyme entre le cadre du miroir peint et le cadre réel du tableau.

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La Psyché, 1876, Madrid, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza

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Devant la psyché, 1890, Martigny (Suisse), collection Fondation Pierre Gianadda

Intéressée par les expériences picturales de son temps, Berthe Morisot expérimente toutes les possibilités du non-fini, comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange avant elle, mais avec une touche si rapide et colorée qu’elle en annonce presque les peintres fauves. Son tableau Jeune Fille à la potiche (1889, collection particulière) est si audacieux qu’il laisse la chaise, la table et toute la partie basse de la composition seulement esquissées.

Même dans les tableaux qui ne vont pas jusqu’à un tel fractionnement de la touche, l’art de Berthe Morisot se caractérise par un geste vif qui cache une exécution en fait très lente et réalisée en atelier ; mais c’est pour mieux faire goûter à la vitesse de la vie moderne, à la spontanéité d’une scène enfantine, ou au charme d’une promenade ensoleillée. Le lac du bois de Boulogne (vers 1876, Londres, The National Gallery) reflète ainsi le plaisir enchanteur d’une promenade en barque un après-midi d’été, et même y convie le spectateur qui devient lui-même acteur, puisque par le cadrage il est comme placé lui aussi dans la barque.

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Le Lac du bois de Boulogne dit aussi Jour d’été, vers 1879, Londres, The National Gallery

Invitant avant tout à la contemplation, le musée d’Orsay retrace donc par cette exposition une carrière exceptionnelle au coeur du milieu artistique impressionniste, carrière interrompue brutalement par la mort de Berthe Morisot en 1895 ; mais cette oeuvre est donc d’autant plus indissociable d’une époque raffinée et moderne à la fois.

Et si l’affluence est telle que l’on se croirait dans un métro à l’heure de pointe, surtout en ces derniers jours d’exposition, on ne goûte que mieux, une fois parvenu devant un tableau, au calme et à la tranquillité qui s’en dégage.

 Informations pratiques :

Exposition jusqu’au 22 septembre

Du mardi au dimanche, de 9h30 à 18h

Tarif réduit : 9€

Tarif plein : 12€

Musée d’Orsay 1 rue de la Légion d’Honneur 75007 Paris

Victoire Houdré

Etudiante à l'Ecole du Louvre, je suis passionnée par la peinture française et européenne, peut-être parce que j'aime moi-même peindre et dessiner. Amateur d'art, artiste en herbe ou simple curieux, suivez-moi à travers les expositions parisiennes et je vous ferai découvrir ma passion pour l'art classique !

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