“Canons de l’élégance” aux Invalides

« Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. »  VOLTAIRE

Ces mots de François-Marie Arouet, qui s’entrechoquent dans l’esprit à la fois fasciné et horrifié de son personnage Candide au chapitre 3 de Candide ou l’Optimisme paru à Genève en 1759 est en parfait écho de l’exposition actuelle du musée de l’Armée. « Canons de l’élégance » entraîne le visiteur dans un tourbillon d’esthétisme, une minutie précieuse et un émerveillement total devant les collections exposées jusqu’au 28 janvier 2020.

 

Un parcours audacieux

PRUCHE, “Distribution des Aigles par le prince-président au Champs de Mars, le 10 mai 1852”, 1853, huile sur toile

Se déployant au troisième étage de l’aile est de la cour d’honneur, le parcours ne s’organise pas chronologiquement mais par thématique d’objectifs. Chaque salle porte l’intituler d’un verbe à l’infinitif qui reflète le but visé par les œuvres présentées en son sein : honorer, s’identifier, se distinguer, affirmer son rang… Loin d’une simple envie de fantaisie en plein de cœur des batailles qui font ravage, un esthétisme recherché sur ses armes ou encore ses vêtements n’a rien d’anodin. Pour affirmer son rang, illustrer les anciennes victoires gagnées pour faire trembler l’adversaire en face, se positionner en lumière dissidente face aux autres qui combattent dans le chaos, tout est bon pour justifier cette incroyable richesse dans la boue et l’horreur. Si les plus belles images d’art militaire qui s’imposent sont souvent des portraits de souverains ou chefs d’État qui sont aussi les chefs d’armées, on oublie souvent que la beauté du canon belliqueux peut résider dans bien d’autres types d’objets, des œuvres insoupçonnées. Là est toute la grandiloquente lumière que veut faire rayonner les Invalides dans cette exposition.

 

 

Des œuvres codées, symboliques

L’intérêt des collections montrées est de jouer au Sherlock Holmes des champs de bataille en trouvant de nombreux symboles sur les objets qui, une fois interprétés, permettent de deviner à qui appartenait quoi et surtout de comprendre que les armées ont au fur et à mesure évoluer pour se hiérarchiser. Les armures et les uniformes sont les premiers concernés avec le très bel exemple de l’armure du Dauphin futur Henri II roi de France. Il faut bien observer le métal décoré pour trouver les croissants de lune des Valois, des dauphins symboliques sur le heaume, le chiffre des deux D entremêlés de Henri II qui permettent, tous ensemble, de donner une certitude sur le soldat qui se cache sous cette carapace métallique.

 

Armure du Dauphin, futur Henri II, 1536-1547, fer noirci damasquiné d’argent, repoussé et doré

 

Les armes peuvent alors également le support privilégié pour rappeler sa gloire. Dans la lignée directe de l’Auguste de Prima Porta qui avait ses victoires représentées sur sa cuirasse, certains illustres soldats se font faire des objets militaires qui renferment toute la dignité et la retentissante gloire de grandes batailles remportées. Comment ne pas citer le sabre du Premier Consul Bonaparte par l’orfèvre Tillberg, réalisée en Suède entre 1800 et 1804 ? La finesse des scènes représentées, les chars rayonnant de succès, les médaillons à l’antique, les compositions audacieuses : tout participe à rappeler la grandeur de celui qui emportera cette arme avec lui dix ans plus tard en exil à Sainte-Hélène.

 

 

Les armes deviennent presque ainsi les artéfacts relevant du pouvoir du passé, elles sculptent l’identité de celui qui les manient, dévoilent l’inspiration et l’aspiration du combattant. Si beaucoup d’entre elles sont utilisées dans le tumulte des champs de bataille, d’autres sont purement ornementales et sont de grands symboles aujourd’hui. De nos jours, des épées décoratives et hautement codées deviennent l’emblème de d’autres types de grands hommes. C’est le cas des épées d’Académicien, réalisées pour leur investiture. Il est ainsi émouvant de pouvoir observer celle du peintre Jacques-Louis David aux côtés de celle de Xavier Darcos, qui nous est contemporaine. Les armes esthétiques ont alors leur place dans la société civile

Des œuvres pour affirmer son rang et son autorité

Uniforme de sous-officier de régiment de cavalerie de la Garde Républicaine, 2019, tissu, fils métalliques, laiton doré, acier, plume et crin

La notion de militaire n’apparaît que dans la seconde moitié du XVIIème siècle (avant, l’épée revenait au noble et au mercenaire). Toutefois, avec son développement grandissant, une hiérarchie de plus en plus structurée s’impose. L’armure et toutes ses plaques de métal disparaît également peu à peu pour laisser place à un uniforme de plus en plus codifié, mais toujours dans l’objectif de se distinguer dans la pyramide des soldats. La reconnaissance immédiate est alors recherchée, avec une certaine élégance selon le rang ou le corps militaire en question. C’est Louis XIV qui, le premier, fournit ses troupes en livrée, ancêtre des tenues normalisées pour reconnaître tel ou tel groupe de combattant, ce qui contribue plus encore à la propagande visuelle de son règne. Depuis, qui ne saurait pas aujourd’hui reconnaître le célèbre uniforme des officiers de la Garde Républicaine par exemple ?

 

 

Des œuvres pour honorer, se souvenir

Louis XIV continue de marquer également le monde militaire en instaurant la notion de « soldat-citoyen ». Cela a une importance certaine car c’est la première fois qu’un simple soldat non issu de la noblesse peut recevoir un cadeau de la part du souverain pour le remercier de faits héroïques. Napoléon Ier ira encore plus loin en instituant la célèbre Légion d’Honneur. Pour marquer sa sollicitude envers son interlocuteur, quoi de mieux que présenter la fine fleur des productions française ? Le 13 juillet 1919, le conseil municipal de la ville de Paris remet une épée d’honneur aux maréchaux  Foch, Joffre et Pétain en présence de Raymond Poincaré, alors président. Les armes de la ville de Paris s’entremêlent avec sept époustouflantes étoiles de diamant symbolisant la dignité de maréchal. Un présent digne de grands combattants comme grand remerciement.

 

VEVER et JAUNY, Épée d’honneur offerte au maréchal Foch par la ville de Paris, 1919, métal, cuir, pierres fines

 

La réminiscence des faits glorieux passent aussi par le souvenir d’instants plus malheureux qui ont marqué, voire traumatisé. Avec la poursuite du temps, si les uniformes deviennent de plus en plus sobres, que les armes sont normalisées et purement utilitaires, la distinction réside des éléments que l’on peut porter plus tard, lors de cérémonies. L’apparition des médailles devient alors inévitable comme signe particulier déclarant « J’y étais » ou encore « Je me souviens de ceux qui sont tombés et je leur en suis reconnaissant, moi qui vis encore ». L’appartenance à un groupe qui a vécu une même expérience est une évidence sociale qui s’insinue peu à peu et de plus en plus fort dans les rangs militaires.

 

 

Des œuvres contemporaines pour une nouvelle esthétique du XXIème siècle

 

Si une sobriété nouvelle s’installe dans les armes et les uniformes militaires qui cherchent à être plus confortables avant tout pour celui qui les porte, l’art militaire n’a pourtant pas dit son dernier mot ! Certains soldats n’hésitent pas à personnaliser tout de même leurs affaires, pied de nez à l’autorité dans la fureur des guerres quand l’individu est déshumanisé. On peut sans doute le considérer comme une forme de résistance face à cette annihilation de sa condition dans l’horreur du champ de bataille. Certains créateurs actuels n’hésitent quand même pas à rechercher une nouvelle beauté attrayante dans les tenues des soldats de nos jours. L’arme automatique et la poudre sans fumée n’aura donc pas complètement raison des tenues de parade. Si un certain dépouillement est perceptible, certaines tenues marquent tout de même des volontés de contraste. En 2016, Valérie Garcia propose à Lyon un ensemble « soldat du froid », inspiré des commandos de montagne, qui n’est pas dénué de charme épuré.

Outre les tenus de terrain, les réceptions militaires restent encore l’occasion la plus indiquée pour se mettre sur son trente-et-un. Les tenues de soirées F1 sont à porter avec élégance mais toutefois, interdiction de porter des bijoux ou une coiffure particulière. Quand on militaire, on le reste, même devant les officiels.

Tenue de soirée modèle F1, 1980, laine, textile, fils métallique, laiton, cuir

 

Les + de l’exposition

L’exposition se place dans la muséographie du XXIème siècle en proposant de nombreux supports vidéos et auditifs qui dynamisent le parcours. De nombreux fac-similés sont également présentées, surtout dans les parties proposant des focus sur les matériaux utilisées : le cuir, les plumes, l’ivoire, la technique du repoussé.

L’exposition est également adaptée aux enfants qui a prévu des bornes spécialement pour eux, à leur hauteur, sous forme de petite chasse au trésor avec des questions simples d’observations et des explications simples et concises. Pour cela, n’hésitez pas à demander à l’accueil des Invalides un petit carnet pour vos enfants afin de remplir les réponses !

 

Le découpage du plan de l’exposition en plusieurs petites salles permet des focus de moins de dix minutes quand on s’y attarde ce qui permet d’approfondir correctement les parties présentées s’en trop s’en lasser rapidement.

Un très bon équilibre entre les textiles, les armes, et les objets de protections est également à souligner.

 

Les – de l’exposition

 

On regrettera le fait que les collections présentées ne s’échelonnent qu’à partir de la Renaissance jusqu’à de nos jours, laissant dans l’ombre l’esthétique médiévale et antique qui auraient pu être également pertinentes à présenter. De même, les objets sont très européo-centrés avec seulement quelques œuvres venant de plus loin et ce, d’une seule région uniquement : le Moyen-Orient.

Autre petite chose qui froisse le plaisir devant ces merveilles, les filets de protection noirs qui sont tendus devant les mannequins portant les uniformes, ce qui empêche d’observer les détails symboliques pourtant soulignés comme importants dans les cartels explicatifs (en plus de gâcher les photographies du visiteur désireux de garder un souvenir). Cependant, on pardonnera ce dernier point qui protège les œuvres textiles des visiteurs trop curieux ne faisant pas attention.

Author

Amoureuse de la littérature et passionnée par l'Histoire de l'Art, j'ai le coeur acquis par les châteaux et le regard empli par les étoiles d'art de la Renaissance, de la Révolution et de la première moitié du XIXème siècle. Je suis à l'École du Louvre en spécialité Grandes Demeures après avoir obtenu mon diplôme d'Histoire à la Sorbonne.

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