Le Club des Hashischins : quand Baudelaire et Gautier se réunissaient en secret sur l’île Saint-Louis
Sur l’île Saint-Louis, derrière une façade classique du XVIIe siècle, se tenait entre 1844 et 1849 le Club des Hashischins — un cercle confidentiel réunissant chaque mois l’élite intellectuelle et artistique de Paris. Baudelaire, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Eugène Delacroix, Alexandre Dumas : autant de noms qui résonnent dans l’histoire de l’art français, et qui se retrouvaient dans l’atelier d’un peintre pour explorer, sous la houlette d’un médecin aliéniste, les confins de la conscience humaine. Ni club mondain, ni salon bourgeois — quelque chose d’autre, de moins définissable, de plus trouble. Une page méconnue que l’île Saint-Louis porte encore en elle, silencieusement, pour qui sait la lire.
L’hôtel de Lauzun, décor d’un siècle de bohème
Construit entre 1655 et 1659, l’hôtel Pimodan — rebaptisé plus tard hôtel de Lauzun — est l’un des rares hôtels particuliers du XVIIe siècle encore debout sur l’île Saint-Louis. Ses façades sévères sur le quai d’Anjou ne laissent rien deviner de ce qui se jouait à l’intérieur. Classé Monument Historique depuis 1906, il appartient aujourd’hui à la Ville de Paris et abrite l’Institut d’études avancées (IEA de Paris) depuis 2011.
Au XIXe siècle, l’immeuble était divisé en appartements loués à des artistes et écrivains en quête d’espaces généreux et de loyers abordables. Baudelaire y louait un appartement dès 1843 — pour la somme de 350 francs par an — et Théophile Gautier y séjournait également. C’est dans ce cadre que le peintre Joseph Fernand Boissard de Boisdenier occupait un vaste atelier, de 1845 à 1849 : c’est là, précisément, que se tenaient les séances mensuelles du Club des Hashischins.
Un bâtiment qui porte les siècles avec discrétion
Ce qui frappe, lorsqu’on longe le quai d’Anjou un matin d’automne, c’est l’absolue sobriété de la façade. Rien ne trahit la magnificence intérieure — dorures, lambris, plafonds peints — ni la densité des histoires qui s’y sont jouées. L’île Saint-Louis possède cette qualité rare : elle préserve ses secrets avec une élégance naturelle, sans effort apparent. Balzac lui-même aurait fréquenté ces lieux, évoquant dans une lettre à Madame Hanska avoir « descendu pendant vingt ans l’escalier de Pimodan » — ce qui atteste sa présence dans les murs, même si sa participation aux séances du club reste sujette à nuance.
Le Club des Hashischins : qui étaient vraiment ces hommes ?
Le Club des Hashischins ne doit pas son existence à un caprice de poète, mais à la curiosité scientifique d’un médecin : le Dr Jacques-Joseph Moreau, aliéniste réputé, fondateur du cercle en 1844. Moreau s’intéressait aux effets du haschisch sur le psychisme humain — une substance qu’il avait étudiée lors de voyages en Orient — et souhaitait en observer les effets sur des esprits cultivés. Il trouva en Théophile Gautier et en quelques membres de la bohème parisienne des cobayes volontaires et enthousiastes.
Le cercle réunissait chaque mois une vingtaine de participants dans l’atelier de Boissard de Boisdenier. On y croisait Gautier, Nerval, Delacroix, Dumas — et Baudelaire, dont la présence est certaine mais le rapport à la substance plus ambigu qu’on ne le croit souvent. L’auteur des Fleurs du mal était connu pour observer les séances avec une acuité studieuse, preneur de notes autant que participant. Ses écrits sur le haschisch — notamment dans Les Paradis artificiels — doivent davantage à une posture intellectuelle qu’à une pratique assidue.
Gautier, chroniqueur enthousiaste de l’expérience
C’est Théophile Gautier qui laisse le témoignage le plus vivant de ces séances. Dans son texte « Le Club des Hachichins », publié en 1846 dans la Revue des Deux Mondes, il décrit avec une précision hallucinée l’appartement, les convives en longues robes orientales, le majoun — une confiture de haschisch — distribué solennellement. Le tout dans un décor rococo où les dorures semblent vibrer et les plafonds s’animer. Son récit, entre reportage et fiction, reste l’une des sources les plus précieuses sur l’atmosphère de ces soirées.
Baudelaire : l’observateur plus que le participant
La légende veut que Baudelaire ait été au cœur de ces expériences. La réalité est plus subtile. Si le poète était bien présent à l’hôtel Pimodan — il y habitait — son rapport au haschisch était celui d’un philosophe méfiant davantage que celui d’un adepte. Il craignait la perte de contrôle sur la pensée. Ses Paradis artificiels, publiés en 1860, témoignent d’une connaissance fine du sujet, mais construite à distance — ce qui en fait, paradoxalement, un texte d’autant plus lucide.
L’île Saint-Louis comme territoire de l’entre-deux
Il n’est pas anodin que ce club ait élu domicile sur l’île Saint-Louis plutôt qu’à Montmartre ou dans les cafés du quartier Latin. L’île possède une géographie mentale particulière : reliée à Paris par quelques ponts, elle est à la fois au cœur de la ville et comme suspendue en dehors d’elle. Cette sensation d’être dans un autre temps — que les promeneurs d’aujourd’hui ressentent encore en s’y engageant — devait être bien plus prononcée au XIXe siècle.
C’est précisément cet entre-deux — ni vraiment Paris, ni vraiment ailleurs — qui convenait à un cercle cherchant à s’extraire des conventions sociales de l’époque. L’île Saint-Louis offrait l’isolement sans l’exil, la discrétion sans la marginalité. Un cadre idéal pour des expériences que leurs initiateurs prenaient au sérieux, même si la postérité y a souvent projeté une image romantisée et simplifiée.
L’hôtel de Lauzun aujourd’hui : un lieu vivant mais presque invisible
L’hôtel de Lauzun n’est pas ouvert au public dans les conditions habituelles. Il n’est pas non plus accessible lors des Journées européennes du patrimoine. Son accès est réservé aux activités scientifiques de l’IEA de Paris, qui y organise des résidences de chercheurs et des séminaires internationaux. En cela, le lieu continue d’accueillir des intelligences en travail — une forme de continuité poétique avec son passé.
Des événements ponctuels organisés par l’IEA permettent parfois d’y pénétrer. Pour en être informé, il faut consulter l’agenda de l’Institut (paris-iea.fr). Les groupes peuvent également formuler des demandes de visite à l’adresse visites.hdv@paris.fr. Des guides indépendants proposent par ailleurs des visites guidées qui évoquent l’histoire du lieu depuis l’extérieur ou dans le cadre de circuits thématiques sur l’île Saint-Louis.
Comment approcher le lieu sans le visiter
Si l’intérieur reste inaccessible au visiteur ordinaire, la promenade autour de l’hôtel de Lauzun vaut à elle seule le détour. Le quai d’Anjou, face à la Seine, est l’un des quais les plus préservés de Paris. Observer la façade depuis le pont Marie ou depuis la berge opposée, en connaissant ce qui s’y est passé, change radicalement la perception du lieu. Paris offre souvent ses plus belles pages à ceux qui savent ce qu’ils regardent.
Ce que ce club dit du Paris du XIXe siècle
Le Club des Hashischins n’est pas une anecdote. Il est le symptôme d’une époque où l’art, la science et la transgression se cherchaient mutuellement. Les années 1840 sont celles du romantisme finissant et du réalisme naissant — une période d’entre-deux où les artistes testent les frontières de la perception, de la morale et de la création.
Ce que Moreau, Gautier, Nerval et les autres cherchaient dans ces séances, c’est peut-être simplement ce que chaque génération cherche à sa manière : une expérience qui déborde les cadres habituels du réel. Le fait que ces hommes, parmi les plus cultivés de leur temps, aient choisi de l’explorer ensemble, en secret, dans un appartement doré d’une île au milieu de la Seine, dit quelque chose d’essentiel sur Paris — sa capacité à abriter des chambres secrètes dans lesquelles l’histoire intellectuelle se fabrique loin des regards.
Conseils pratiques
- Pour voir la façade de l’hôtel de Lauzun, rendez-vous quai d’Anjou sur l’île Saint-Louis — le bâtiment porte le numéro 17. La promenade depuis le pont Marie est particulièrement belle en fin d’après-midi.
- Consultez régulièrement l’agenda de l’IEA de Paris (paris-iea.fr) pour être informé des rares événements ouverts au public dans l’hôtel de Lauzun.
- Pour une visite guidée contextualisée de l’île Saint-Louis et de son histoire littéraire, renseignez-vous auprès de guides indépendants spécialisés dans le Paris du XIXe siècle — certains proposent des circuits thématiques très documentés.
- Lisez « Le Club des Hachichins » de Théophile Gautier avant de vous rendre sur place : ce texte court et saisissant transforme radicalement la façon dont on perçoit l’île Saint-Louis.
- Pour les groupes souhaitant formuler une demande de visite officielle de l’hôtel de Lauzun, contactez l’adresse visites.hdv@paris.fr — les disponibilités sont limitées et les délais longs.
- Prolongez la promenade sur l’île Saint-Louis en longeant les deux quais : le quai d’Anjou côté rive droite et le quai de Béthune côté rive gauche offrent deux ambiances très différentes, toutes deux préservées.
Il y a quelque chose d’émouvant à se tenir au bord du quai d’Anjou et à regarder la façade de l’hôtel de Lauzun sans pouvoir y entrer. Paris est plein de ces lieux fermés qui en disent plus sur la ville que bien des musées ouverts. Le Club des Hashischins n’est pas une histoire d’excès ni de scandale — c’est une histoire de curiosité, de camaraderie intellectuelle et de la conviction que l’art se nourrit d’expériences qui débordent le confort ordinaire. Ce que Gautier, Nerval, Baudelaire et leurs compagnons cherchaient dans cet atelier doré, c’est ce que Paris a toujours offert à ceux qui osent regarder derrière les façades : un espace pour penser autrement, ensemble, loin du bruit du monde.
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Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Club des Hashischins ?
Le Club des Hashischins était un cercle littéraire et intellectuel actif à Paris entre 1844 et 1849. Fondé par le médecin aliéniste Jacques-Joseph Moreau, il réunissait chaque mois dans l’atelier du peintre Boissard de Boisdenier, à l’hôtel Pimodan (aujourd’hui hôtel de Lauzun) sur l’île Saint-Louis, des figures comme Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Gérard de Nerval, Eugène Delacroix et Alexandre Dumas.
Où se tenaient les séances du Club des Hashischins ?
Les séances avaient lieu à l’hôtel Pimodan, rebaptisé hôtel de Lauzun, situé au 17 quai d’Anjou sur l’île Saint-Louis à Paris (4e arrondissement). Plus précisément dans l’atelier du peintre Fernand Boissard de Boisdenier, qui y résidait de 1845 à 1849.
Peut-on visiter l’hôtel de Lauzun aujourd’hui ?
L’hôtel de Lauzun est propriété de la Ville de Paris et n’est pas ouvert au public de manière régulière. Il abrite l’Institut d’études avancées de Paris (IEA) depuis 2011. Des visites ponctuelles sont organisées lors d’événements de l’IEA. Les groupes peuvent faire une demande à visites.hdv@paris.fr.
Baudelaire consommait-il vraiment du haschisch lors des séances ?
C’est l’un des malentendus les plus répandus. Baudelaire fréquentait bien l’hôtel Pimodan — il y louait un appartement — mais il consommait rarement, voire pas du tout, le haschisch lors des séances. Son approche était davantage celle d’un observateur studieux, ce qui explique la lucidité analytique de ses écrits sur le sujet dans Les Paradis artificiels (1860).
Qui a fondé le Club des Hashischins ?
Le club a été fondé par le Dr Jacques-Joseph Moreau, médecin aliéniste français, en 1844. Contrairement à une idée reçue souvent véhiculée, ce n’est pas Baudelaire ou Gautier qui en sont les fondateurs, même s’ils en sont les membres les plus célèbres.
Quand a été construit l’hôtel de Lauzun ?
L’hôtel de Lauzun a été édifié entre 1655 et 1659. Il est classé Monument Historique depuis 1906 et représente l’un des rares exemples bien préservés d’architecture civile parisienne du XVIIe siècle.
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