Hippolyte Flandrin et le décor des églises parisiennes : un renouveau de l’art sacré

Triste temps pour la culture lorsque le gouvernement préfère l’ouverture des super-marchés à celle des musées, comme si la nourriture de l’âme par l’art n’était pas aussi essentielle que se sustenter. Et pourtant… il est bien une catégorie de lieux de beauté qui reste ouverte en dépit de la pandémie. Et on l’oublie trop souvent, tellement ces monuments en question sont ancrés dans le paysage : les églises.

 

Avez-vous déjà franchi leurs lourdes portes pour pénétrer dans leur douce obscurité, mus par un intérêt patrimonial, religieux, ou par la curiosité tout simplement ? Parisiens, le champ de découverte est large : on ne compte pas moins de 200 églises dans la capitale. Qui pourrait prétendre toutes les connaître ?

Si, parfois, l’état de conservation des retables et sculptures qui les ornent laisse à désirer, certaines églises sont le cadre de spectaculaires restaurations. C’est le cas de l’église Saint-Germain-des-Prés, qui rayonne de mille feux depuis l’année dernière, grâce à la spectaculaire restauration des décors XIXe d’Hippolyte Flandrin. Les décors XIXe, si méprisés parfois… et pourtant, ne peut-on pas trouver un véritable charme à cette polychromie vive et attrayante, cherchant à faire revivre un Moyen-Age rêvé ? Outre les peintures décoratives au pochoir parfois répétitives, ce siècle a vu un véritable renouveau de l’art sacré, avec des artistes tout aussi originaux que talentueux. Après la Révolution, le vide laissé dans les églises par les pillages et destructions appelle en effet nécessairement à de grandes compositions novatrices ; et le retour de la monarchie ne fait qu’encourager cet élan de redécorations.

Mais revenons à notre sujet :

Hippolyte Flandrin. Né à Lyon en 1809, élève d’Ingres et grand prix de Rome en 1832, il s’impose comme un des plus grands artistes décorateurs d’églises de son temps.

Cherchant un art chrétien authentique, il prône un retour aux sources et, à rebours des préceptes académiques de son époque, regarde vers Giotto, les primitifs italiens, et même l’art byzantin dont il reprend les fonds d’or. Il réalise le décor de l’église Saint-Germain-des-Prés et celui de l’église Saint-Vincent-de-Paul conjointement, la première à partir de 1842, la seconde à partir de 1848.

Le travail de Hippolyte Flandrin dans l’église de Saint Vincent de Paul

Façade de l'église Saint-Vincent-de-Paul (Xe arrondissement)

Façade de l’église Saint-Vincent-de-Paul (Xe arrondissement)

Dans le chantier qui l’occupe de 1848 à 1853, pour l’église Saint-Vincent-de-Paul, dans le Xe arrondissement, Flandrin réalise une longue frise unifiée courant en bandeau continu en haut de la nef. Inspiré par les mosaïques de Ravenne, il représente une longue procession de saints et de martyrs, qualifié plus tard par Théophile Gautier de « Panathénées chrétiennes », avec au total 235 personnages. Et il utilise la technique… de la peinture à l’encaustique ! Cette technique antique utilisant la cire s’inscrit encore dans la volonté de retour aux sources des premiers temps de l’art chrétien. Les saints sur le côté droit, et les saintes sur le côté gauche, sont la représentation synthétique de l’Eglise triomphante, comme intercédant pour les fidèles réunis à leurs pieds. Toutes époques confondues, leur litanie est répartie en strictes catégories : les saints confesseurs (dont saint Bruno et saint Antoine de Padoue), les saints évêques (dont saint Rémi et saint Eloi), les saints docteurs (dont saint Grégoire de Nazianze et saint Thomas d’Aquin), les saints martyrs (dont saint Etienne et saint Longin), les saints apôtres enfin ; du côté féminin, les saintes vierges et martyres (dont sainte Blandine et sainte Catherine), les saintes femmes (dont sainte Monique, sainte Jeanne de Chantal, sainte Clotilde), les saintes pénitentes (dont sainte Aglaé et sainte Madeleine). De façon très originale, Flandrin dépeint même les saints ménages, réunis, avec leurs enfants : saint Adrien et sainte Nathalie, saint Eustache et sainte Théophiste ; extraordinaire érudition que celle du XIXe siècle, parfait connaisseur de la Légende dorée et de l’histoire nationale, ou du moins suffisamment épris de son passé pour s’intéresser à sa production artistique et y puiser les fondements d’un art nouveau. Le grand calme et la sérénité qui se dégage de cette assemblée hagiographique n’est pas sans rappeler ici les plus grands chefs d’oeuvre de Raphaël, que Flandrin avait eu l’occasion d’admirer à Rome.


Le travail de Hyppolite Flandrin dans l’église de Saint Germain des Prés

Dans l’église millénaire de Saint-Germain-des-Prés, cette fois, Flandrin illustre un programme iconographique complexe, établi par le jésuite Charles Cahier, expert en art médiéval. Au-dessus de chaque arcade menant au bas-côté, il représente en diptyque deux scènes, l’une du Nouveau Testament et l’autre de l’Ancien Testament ; sont ainsi mis en parallèle l’Annonciation et le buisson ardent, la Nativité et la Genèse, le Baptême du Christ et la traversée de la mer Rouge… Au-delà de ce discours typologique, que l’on pourrait passer des heures à analyser et à méditer, Flandrin cherche formellement un style plus simple, immédiatement lisible par la frontalité des compositions et la délicatesse des coloris ; un retour à l’essentiel par le retour à l’observation sur le motif, pour d’autant mieux idéaliser la ligne ensuite.

La décoration du choeur est magnifiée par le fond d’or, indiquant qu’il s’agit bien du coeur de l’édifice. A l’entrée, La Montée au Calvaire et L’Entrée du Christ à Jérusalem sont une introduction au mystère de l’autel ; ces deux compositions sont surmontées chacune de quatre Vertus : les Vertus théologales et la Patience à gauche, les Vertus cardinales à droite. Puis, au-dessus des arcades, les apôtres et évangélistes sont encadrés de rinceaux décoratifs inspirés des enluminures médiévales. Uniquement illuminées des lueurs changeantes des cierges d’autel, ces peintures devaient resplendir de mille feux ; mais n’est-ce pas le but de tout artiste chrétien que d’exprimer un éclat de la beauté divine ?

Et puisque vos pas vous ont conduit jusqu’à Saint-Germain-des-Prés, n’hésitez pas à poursuivre un moment votre balade jusqu’à Saint-Sulpice ; vous y découvrirez, dans la première chapelle sur la droite, le décor à l’encaustique d’Eugène Delacroix sur la lutte de Jacob avec l’ange ; un autre chef d’oeuvre du XIXe siècle religieux, assurément.

Bonne promenade !

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Etudiante à l'Ecole du Louvre, je suis passionnée par la peinture française et européenne, peut-être parce que j'aime moi-même peindre et dessiner. Amateur d'art, artiste en herbe ou simple curieux, suivez-moi à travers les expositions parisiennes et je vous ferai découvrir ma passion pour l'art classique !

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