Zao Wou-Ki, l’espace est silence

Zao Wou-Ki, l’espace est silence

Zao Wou-Ki, l’espace est silence, du 1er juin 2018 au 6 janvier 2019

Musée d’Art Moderne, 11 Avenue du Président Wilson, 75116 Paris

 

               L’Art est un traduction , une interprétation. Elle offre une autre perception de la visibilité du monde, mais également de son invisibilité. Ainsi, il ne faut pas effacer l’objet, mais seulement le désobjectiver, l’extraire de la perception qu’on s’en fait d’habitude, lui retirer toute prénotion et tout ce qui lui est attaché pour le rendre tel quel à la vie, à la nature pour que chacun en ait une nouvelle perception. « Parachever la création, sans distorsion ; expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art, surrection de la vie éternelle » – Raymond Oillet.

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

              Pékin, 1920. Son nom signifie « sans limite ». Et en effet, c’est un nouvel artiste qui est né, un artiste qui dira de lui-même qu’il voulait « peindre autrement ». Naviguant entre trois mondes bien distincts, son œuvre marque indiscutablement l’histoire de l’art moderne.

Une peinture informelle

               Après ses études aux beaux-arts de Hangzhou, Zao Wou-Ki s’installe à Paris en 1948. C’est là qu’il sera véritablement reconnu, et surtout qu’il fera des rencontres qui seront décisives. Edgar Varèse, compositeur, et Henri Michaux, poète, mais surtout amis, apportent en effet de grandes nouveautés dans sa façon d’appréhender son travail. Il découvre qu’il existe une certaine tension entre la musique, la poésie et la peinture. Une tension entre ce qui existe pour les yeux et ce qui ne se voit pas. Et cette tension qui n’est nullement opposition, mais au contraire composition, ne le quittera plus jamais.

                              « L’espace est silence. Silence comme le frai abondant tombant lentement dans une eau calme. »

               C’est la façon dont Henri Michaux qualifiera l’œuvre de Zao Wou-Ki.

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

 

               Ses peintures et ses encres sont caractérisées par son choix du très grand format. C’est un art pictural, en témoigne les différentes couches de peinture qu’on peut y déceler, sans qu’il soit nécessaire de passer les doigts sur la toile pour savoir que celle-ci est rugueuse. En effet, la complexité de la peinture de Zao Wou-Ki se perçoit par sa texture. Alors que le spectateur devine les grands gestes amples et rapides de l’artiste, il ne décèle jamais le long et minutieux travail que cache ses toiles. Derrière la profondeur des gestes, il existe également une extrême finesse dans l’ouvrage. Ce que le spectateur voit au premier regard, ce sont les contrastes, les mouvements, les failles. Mais le code de son cheminement, on ne le connaitra jamais. On ne peut que plonger dans l’effusion immédiate mêlée au temps propre à l’artiste.

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

 

               Face aux toiles de Zao Wou-Ki, on retrouve l’apaisant et le relaxant qui caractérise souvent l’art chinois. Mais subsiste ici une part permanente de tension, une part d’ombre, quelque chose d’inexplicable qui accroche le regard à la peinture sans qu’il ne puisse s’y détacher. Comment l’expliquer ? Sûrement par la permanente confrontation entre de purs opposés : entre obscurité et lumière, entre visible et invisible. C’est pourquoi, comme le disait son ami Henri Michaux,

               « Les toiles de Zao Wou-Ki – cela se sait – ont une vertu : elles sont bénéfiques ».

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

 

 

L’oeuvre de Zao Wou-Ki, l’histoire d’une vie

                « En Chine, on apprend à écrire au pinceau. Tout sort de l’écriture par la calligraphie : la pensée comme l’art, la beauté dans la vue comme la beauté dans le comportement. »  –  Bernard Noël

               Zao Wou-Ki a reçu une éducation chinoise, notamment héritée de sa mère. Dans un témoignage vidéo de l’artiste, il raconte s’entraîner dès ses cinq ans à la calligraphie plusieurs heures par jour. Rétrospectivement, il dira que son « goût fut arrêté par sont goût ». Et en effet, son goût le menait de plus en plus vers quelque chose d’autre, quelque chose au croisement de trois mondes qui lui étaient chers : l’orient, l’occident, et la vitalité des débuts de l’ « Art Vivant » américain. Il adopte alors une expression nouvelle « abstraite », qu’il appliquera désormais à son travail, bien que ce terme restera à jamais trop restrictif à ses yeux. Alors, il nous propose autre chose.

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

 

               Il ne recherche en aucun cas la complication pour la complication. Simplicité et force sont ses mots d’ordres. Pour lui, une toile sera d’autant plus riche si elle est composée de couleurs simples, dont le mélange n’agresse pas l’œil du spectateur. C’est pourquoi il utilise très souvent nuances de gris et camaïeux. De même, la technique ne doit pas ombrager la forme elle-même. Cela reflète la curiosité et la souplesse d’esprit propre à la culture traditionnelle chinoise. Réfléchir et pratiquer. Ne jamais se cantonner à une partie seulement. Penser et agir, voilà la parfaite combinaison de la peinture selon Zao Wou-Ki.

               Toutes ses toiles sont des paysages, et il faut bien comprendre que c’est ici un choix de l’artiste. N’ayant pas de rupture entre nature et culture, il n’y a pas non plus pour lui de séparation entre homme et nature. On a des paysages, mais jamais de point de vue.

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

 

Zao Wou-Ki, peintre des rêves

               Dans les années 1980, Zao Wou-Ki se consacre à l’encre sur papier, souvent conjuguée d’aquarelle, alors qu’il avait jusqu’ici volontairement écarté toute dimension « chinoise ». La réalisation de ces œuvres à l’horizontale leur donne ce caractère « désorienté ».

               Dans ces peintures à l’encre, entre devinette et imagination, on peut apercevoir des formes, des traits familiers : par ici un homme dansant, par là un cheval au galop, comme on lirait dans les nuages ou dans les nappes de fumées.

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

 

               Si on peut affirmer une chose, c’est que Zao Wou-Ki peint le rêve. Entre réalité du vivant et déconstruction imprévue, entre la solidité d’une pensée et la poussière qu’elle est réellement.

               Un couché de soleil sous les branchages d’un arbre ou un éveil, les couleurs du rêves disparaissant peu à peu jusqu’à ce que la vision de l’image disparaisse totalement ?

               « Les encres de Zao Wou-Ki sont fondés sur leur propre substance et le vide : pas de projet directeur, pas de schéma de dessin, rien que le désir ou plus exactement la pensée de peindre. »  –  Bernard Noël

               Aucune répétition. Le premier jet est le bon.

 

Zao Wou-Ki, l'espace est silence

 

 

               Beaucoup diront que Zao Wou–Ki peignait des paysages. Il préférait les appeler « natures », plus simplement. Souvent, la frontière entre ciel et terre est vaporeuse, indéfinie. Sans s’opposer, ils se mêlent, ils jouent ensemble. Ils sont liés, comme le seraient deux amants. Vitesse et lenteur à la fois. On ne saurait choisir. Et c’est un effet intemporel que ce mélange crée.

               Dans beaucoup de toiles vues à une certaine distance, le spectateur peut apercevoir des ombres aux formes étranges et méconnaissables, des silhouettes sombres, mais qui chatouillent l’esprit cherchant à trouver ce qu’elles représentent. De plus près, l’intérêt qu’on y porte est moindre, ou du moins on n’y accorde pas autant d’importance. C’est pourquoi je me permets de vous donner un conseil : ne vous précipitez pas vers l’œuvre, que ce soit pour éviter la foule ou parce que vous voyez mieux de près. Regardez-la de loin, de l’autre bout de la pièce, laissez-vous porter par votre imagination. Et une fois que quelque chose dans l’œuvre a attiré votre attention, une fois que le début d’une petite histoire a commencée à germer dans votre esprit, spontanément, sans la provoquer, alors avancez-vous sans vous presser vers l’oeuvre accrochée au mur. Les nouveaux détails apparaissant un à un continueront alors ce petit bout de rêve qui ne s’offre qu’à vous. Et une fois que vous serez assez près de la toile pour pouvoir la toucher, elle ne restera pas muette ; au contraire, elle vous parlera.

 

 

Commentaires sur l’exposition :

  • tarif : 10€, mais ce seront 10€ bien placés !
  • durée de l’exposition : 1h30
  • visite guidée en groupe possible

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